« Nommer quelque chose, c’est un appel. Aussi bien dans ce que j’ai écrit, la chose en question, freudienne, se lève et fait son numéro. [1] » Il s’agit de la fameuse prosopopée que Lacan évoque une nouvelle fois dans son Séminaire : Moi, la vérité, je parle. Cette vérité de l’inconscient que Lacan appelle sur la scène, dans la bataille qu’il engage avec les théoriciens de l’ego psychology au milieu des années cinquante, est une vérité qui vagabonde dans ce que les hommes tiennent le moins vrai par essence. « Le commerce au long cours de la vérité ne passe plus par la pensée […], il semble que ce soit désormais par les choses », elle communique par des rébus. Vérité déjà menteuse, mais pas sans effets. Lacan se réfère à cette occasion au nez de Cléopâtre. Un nez entré dans le discours du monde, dans une contingence, « il a suffi mais il fallait qu’il fût un nez parlant » pour avoir comme effet de changer le cours du monde. [2]
La vérité inconsciente à laquelle nous avons affaire dans l’expérience ne dira pas le vrai sur le vrai : « La vérité parle, certes. […] Mais je ne lui ai pas fait dire, par exemple – Moi, la vérité, je parle pour me dire comme vérité, ni pour vous dire la vérité. Le fait qu’elle parle ne veut pas dire qu’elle dit la vérité. [3] » De cette vérité, nous en saurons quelque chose « quand elle se déchaîne [4] », dit encore Lacan. Dans sa prosopopée, il fait incarner la vérité par la déesse de la chasse, la Diane chtonienne, que le regard d’Actéon, le veneur, surprend nue dans sa gîte humide. Diane, la vierge dévoilée, inconquise et inhumaine, fera payer sa passion à Actéon. Elle le métamorphosera en cerf qui sera bientôt dévoré par les chiens. [5] Ainsi (Diane) - la vérité sera dite par Lacan « insoumise au choix du sexe » ou, à un autre moment de son enseignement, elle sera qualifiée d’« imbaisable partenaire » dénonçant le semblant assez phalle. [6]
La prosopopée « esbaudissante » du Je parle à laquelle revient Lacan nous enseigne que parler veut dire qu’il y a une division sans remède de la jouissance et du semblant : « La vérité, c’est de jouir à faire semblant, et de n’avouer en aucun cas que la réalité de chacune de ces moitiés ne prédomine qu’à s’affirmer d’être de l’autre, soit à mentir à jets alternés. Tel est le mi-dit de la vérité. » [7]
- . Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 147. ↑
- . Lacan J., « La chose freudienne », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 410–411. ↑
- . Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 171. ↑
- . Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas…, op. cit., p. 73. ↑
- . Cf. Miller J.-A., « Variations sur Diane et Actéon », Ornicar ?, no 61, novembre 2025, p. 80–86. ↑
- . Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas, op. cit., p. 147. ↑
- . Ibid., p. 151. ↑



