Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Varités : Lacan, avec Joyce et Virgile

Par Violaine Clément

Saviez-vous que Joyce, plus latiniste qu’helléniste, fut interrogé, lors d’un examen de latin, sur le chant VI de l’Énéide de Virgile, celui qui relate la catabase d’Énée et s’achève sur un passage obscur, y compris pour les philologues eux-mêmes [1] ?

Saviez-vous qu’il y a, dans l’Odyssée, un passage où Pénélope s’interroge sur la vérité de son rêve [2]?

Saviez-vous que Lacan appelait Jacques-Alain Miller son fidèle Achate, du nom de l’écuyer d’Énée ?

Saviez-vous enfin que, pour les Anciens, seuls les rêves survenant après minuit pouvaient être tenus pour vrais [3] ?

On retrouve ces questions, reprises par Lacan [4], comme un problème crucial pour la psychanalyse, après l’avoir été pour les lecteurs de Virgile et ses commentateurs.

Mais cela nous pose-t-il problème ? Lacan ironise, à la page suivante, sur les psychanalystes pour lesquels « il n’y a pas de problème en dehors de celui-ci – les gens viennent-ils à la psychanalyse ou pas ? [5] »

Le langage est ce qui « introduit dans le réel tout ce qui nous y est accessible d’une façon opératoire [6] », déclare Lacan, livrant ainsi, à la fin d’une leçon, une énigme sur laquelle il ne revient pas. Cette affirmation renvoie au passage central de l’Énéide, situé à la fin du chant VI, au cœur de l’œuvre [7]. Énée, accompagné de son père Anchise et de la Sybille, sort vivant des Enfers, avec son propre corps et la mémoire des paroles qui lui ont été adressées : celles de la Sybille, d’Anchise, et des ombres des morts. De son père défunt, il reçoit le récit de l’avenir qui l’attend. Mais cet avenir est-il vrai ? Telle est la question.

Virgile emprunte à Homère le motif poétique des deux portes par lesquelles Énée peut sortir vivant des Enfers : la porte de corne, celle des vera, ou la porte d’ivoire, celle des falsa. Anchise accompagne son fils Énée jusqu’à la porte d’ivoire. Énée qui ne fait pas partie des « âmes à qui les destins réservent d’autres corps, celles qui viennent boire dans l’onde du fleuve Léthé les liqueurs apaisantes et les longs oublis [8] », sort par cette même porte.

La question est donc double : Énée se souvient-il de tout ce qu’il a appris au cours de son voyage aux Enfers ? Et ce dont il se souvient relève-t-il de la vérité ? Rappelons qu’il n’est pas une ombre véritable mais un héros de l’a-lètheia, de la vérité, du non-oubli. D’où le choix poétique surprenant de Virgile, que souligne Lacan : il fait sortir Énée vivant des Enfers, par la porte d’ivoire.

« La porte d’ivoire est celle par où sont renvoyés vers le jour Anchise et Énée, avec la Sybille – c’est celle par où passent les rêves erronés. Porte d’ivoire du lieu du rêve le plus captivant, du rêve le plus chargé d’erreurs, ce lieu où nous nous croyons être une âme subsistante au cœur de la réalité [9] », puisque le réel n’est pas la réalité, pas plus que la varité n’est la vérité.

  1. Merci au prof. Damien P. Nelis, spécialiste de Virgile, d’avoir identifié ces références.
  2. Homère, Odyssée, chant XIX, v. 562–569, édition bilingue, texte établi et traduit par V. Bérard, Les Belles-Lettres, Paris, 2002, p. 144–145.
  3. Horsfall N., Aeneid, VI, Berlin/Boston, De Gruyter, 2016, p. 612.
  4. Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2025, p. 74.
  5. Ibid., p. 75.
  6. Ibid., p. 73.
  7. Virgile, Énéide, chant VI, v. 893–899, texte bilingue présenté par Cl. M. Cluny, Éd. de la Différence, Paris, 1993, p. 300–301.
  8. Ibid., v. 713–715.
  9. Lacan J., Le Séminaire, livre XII, Problèmes cruciaux…, op.cit. p. 74.

 

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