« Quand ma bien-aimée me jure qu’elle est faite de vérité,
je la crois, bien que je sache qu’elle ment »William Shakespeare, Sonnet 138 [1]
« Je ne sais pas comment m’y prendre […] avec la vérité, pas plus qu’avec la femme. J’ai dit que l’une et l’autre, au moins pour l’homme, c’était la même chose. Ça fait le même embarras. »
Jacques Lacan, Encore
Femme et vérité, Lacan les aime toutes deux. Ces deux thèmes centraux de la psychanalyse débutent avec la recherche de la vérité de Freud dans le discours des femmes.
En 1895, il découvre le symptôme de l’hystérique, qui est déjà pour lui un symptôme parlé, même s’il émerge au niveau du corps. Le statut de fausse déduction du symptôme, qu’il appelle le proton pseudos [2] dans le cas d’Emma, est une désignation erronée d’une jouissance qui ne doit pas être. L’accès à la vérité de la cause du symptôme se fait suivant le fil d’un réseau de signifiants, dans lequel sont nouées deux répétitions. La première est la répétition de l’incidence de la jouissance : l’attouchement d’un épicier souriant qui saisit le sexe d’Emma sous sa robe à l’âge de huit ans. La seconde est l’événement récent, créant le traumatisme de l’incidence originelle de façon rétroactive. Lors d’une scène contingente (un jeune et beau vendeur rit, peut-être à cause de sa robe), les deux signifiants – le rire et la robe – convergent, reliant les deux événements. La fausse déduction n’est finalement pas fausse du tout, car la jeune fille éprouve un désir interdit et fait des « magasins » un symptôme qui marque le lieu (au pied de la lettre) de sa jouissance.
Lacan désignera le proton pseudos comme le « mensonge souverain [3] ». Plus tard dans son enseignement, il définira le symptôme comme ce qui se construit sur ce qui n’existe pas, à savoir la vérité. Le symptôme marque la place de la vérité, qui n’y existe pas [4]. La vérité, tout comme La femme, n’existe pas.
Freud met en évidence la vérité dans la méprise et la tromperie à plusieurs reprises : de la belle bouchère qui méconnaît son désir pour rêver un contre-exemple de la thèse des rêves en tant que satisfaction d’un désir ; en passant par Dora, qui n’admet pas son implication dans ce dont elle se plaint ; jusqu’à la jeune homosexuelle dont les rêves ont été conçus pour tromper Freud lui-même.
Il fallait Lacan pour nous montrer que méprise et mensonge résultent de la structure du langage, puisque le signifiant ment. De la Fehlleistung, l’acte manqué, à l’auto-illusion de la belle âme, « le langage de l’homme, cet instrument de son mensonge, est traversé de part en part par le problème de sa vérité [5] », dit-il. Nous disons la vérité à notre insu, mais elle est aussi une éternelle question en nous, fondée sur un mensonge.
Dès lors, la question de savoir d’où parle le sujet se pose. En analyse, il s’agit de savoir « par qui et pour qui le sujet pose sa question. Tant qu’on ne le saura pas, on risquera le contresens sur le désir qui y est à reconnaître et sur l’objet à qui s’adresse ce désir. L’hystérique captive cet objet dans une intrigue raffinée et son ego est dans le tiers par le médium de qui le sujet jouit de cet objet où sa question s’incarne. [6] » L’intrigue de l’hystérique est liée à l’identification et à l’objet comme relais de son désir, comme M. K. l’est pour Dora. Cet objet en question sera par la suite celui du désir de l’Autre. Lacan met en évidence la relation particulière de l’hystérique avec celui-ci, étant prise dans le va-et-vient de la dialectique entre fantasme et symptôme, tel que Jacques-Alain Miller le développe dans son cours de 1982–1983 [7]. La fameuse insatisfaction de l’hystérique est une vérité qui, par définition, ne se dit qu’à moitié « pour autant que le désir ne s’y maintient que de l’insatisfaction qu’on y apporte en s’y dérobant comme objet [8] » : soit désirer en tant qu’Autre le désir de l’Autre, soit s’échapper. Le terme de « dérobade » rend compte de l’ambiguïté entre la fuite et le déshabillage, la séduction. Le phallus organise la logique des deux.
L’hystérique de Freud, se couvrant d’une main et tirant ses vêtements de l’autre, résume aussi cela [9]. Un sketch britannique des années quatre-vingt-dix a créé un personnage inoubliable : une femme de chambre, contorsionnant son corps pour à la fois séduire et se cacher de la caméra, tout en répétant à voix haute, au cas où quelqu’un omettrait de la regarder, « don’t look at me, I’m shy » (ne me regardez pas, je suis timide). Cependant, Lacan n’était pas favorable à l’interprétation du « comportement hystérique » comme étant du théâtre. Au contraire, il insistait fermement sur le fait que « le discours analytique s’instaure de cette restitution de sa vérité à l’hystérique. Il a suffi à dissiper le théâtre dans l’hystérie. [10] » En effet, la variation de la vérité de l’hystérique est la question de la féminité. Et l’embarras de la vérité et de la femme est précisément ce qui continue à faire avancer le discours psychanalytique.
- Τraduction de l’anglais par l’auteure. ↑
- Freud S., « Esquisse d’une psychologie », La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 2005, p. 363–369. ↑
- Lacan J., Le Séminaire, livre xvi, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 213. ↑
- Lacan J., Le Séminaire, livre xix, …ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 52. ↑
- Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 166. ↑
- Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage dans la psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 303. ↑
- Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Du symptôme au fantasme, et retour » (1982–1983), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, inédit. ↑
- Lacan J., « La subversion du sujet et la dialectique du désir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 824. ↑
- Freud S., « Les fantasmes hystériques et leurs rapports à la bisexualité », Névrose psychose et perversion, Paris, PUF, 1997, p. 155. ↑
- Lacan J., Le Séminaire, livre xviii, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2007, p. 156. ↑

