Dès « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Lacan soutient de manière catégorique que ce dont il s’agit dans l’anamnèse psychanalytique, ce n’est pas la réalité, mais la vérité. Il appelle cette remémoration : « histoire ». Le psychanalyste apprend alors au sujet à reconnaître, comme son inconscient, son histoire. Il affirme que « nous l’aidons à parfaire l’historisation actuelle des faits qui ont déterminé déjà dans son existence un certain nombre de “tournants” historiques [1] ».
La psychanalyse est dans ce sens l’assomption par le sujet de son histoire. Dans son argument, Patricia Bosquin-Caroz nous rappelle que l’inconscient est le chapitre censuré de l’histoire du sujet. Pourtant, la vérité peut être retrouvée du fait qu’elle est écrite ailleurs [2].
Selon Jacques-Alain Miller, dans une analyse, il s’agit de faire vérité de ce qui a été. « Il n’empêche que la pratique, constamment, nous confronte à ce-qui-ne-peut-pas-se-dire, et que Lacan aussi bien à ses commencements s’est réglé sur un indicible. [3] » Freud a eu recours au mythe pour traiter cet indicible. Depuis l’antiquité, le mythe a servi pour couvrir le réel, pour le dissimuler, ainsi que pour lui donner un sens, pour créer une fiction, afin de le contourner.
« Bref, explique Lacan, le mi-dire est la loi interne de toute espèce d’énonciation de la vérité, et ce qui l’incarne le mieux, c’est le mythe. [4] » Le mythe n’est qu’une des formes que la fiction peut prendre. Il vient à la place de la vérité qui ne peut que se mi-dire. Il n’est, comme l’annonce Lacan dans « Télévision », que « la tentative de donner forme épique à ce qui s’opère de la structure [5] ».
Dans le compte-rendu du Séminaire …ou pire, il illustre avec les termes suivants le chemin qu’on doit parcourir pour passer du mythe à la structure : « Il s’agit dans la psychanalyse d’élever l’impuissance (celle qui rend raison du fantasme) à l’impossibilité logique (celle qui incarne le réel). [6] » Il s’agit de passer de l’imaginaire au réel de la structure, de l’interdiction à l’impossible, du rêve de Freud à l’au-delà du père. Autrement dit, le mythe d’Œdipe n’est qu’une formation imaginaire qui tente d’attribuer du sens à un fait structural. Le mythe d’Œdipe n’est qu’un voile du réel, c’est une tentative d’imaginariser le réel. Quel est le réel qu’il dissimule ? Selon Lacan, c’est le fait que « le père, dès l’origine, est castré [7] ».
L’ordre symbolique, dont le pivot est le Nom-du-Père, est alors du registre de la fiction. « Vérité fait couple avec sens, et les deux font trio avec fiction [8] », nous dit J.-A. Miller. Dans le dernier enseignement de Lacan, La vérité qui parle perd sa toute-puissance, elle devient variable, multiple, menteuse.
Lacan, dans « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre » où il parle aussi de la varité du sinthome, affirme : « Le réel, tel qu’il apparaît, le réel dit la vérité, mais il ne parle pas et il faut parler pour dire quoi que ce soit. Le symbolique, lui, supporté, par le signifiant, ne dit que mensonges quand il parle, et il parle beaucoup. [9] » Matériellement il est impossible de dire la vérité. « Les mots y manquent [10] », dit-il.
La vérité n’est alors qu’un semblant au regard du réel. Dans ce sens, elle a structure de fiction. J.-A. Miller avance que la « vérité menteuse, c’est le savoir en tant qu’élucubration, c’est la fiction dont la structure est celle de vérité. [11] » Or, la fiction constitue un des enjeux majeurs de l’expérience psychanalytique. La fiction, même si elle est impuissante à résoudre l’opacité du réel, même si son destin est d’être défaite, même si la psychanalyse n’est pas le triomphe de la fiction [12], elle est pour autant indispensable. Une psychanalyse commence par construire une fiction. L’analyse elle-même est une hystoire et elle a structure de fiction [13], précise J.-A. Miller.
Du seul fait qu’on parle, le S1 s’articule au S2. Du seul fait qu’on parle, la parole s’ordonne. En effet, ce que le sujet raconte dans une analyse est comment il est arrivé à produire du sens par le hasard. Le sujet interprète ce qui lui est arrivé. Il ajoute un S2 au S1 hasardeux qu’il a rencontré dans sa vie. « Le hasard prend sens [14] », dit J.-A. Miller.
Donner sens aux contingences est toujours trompeur. « Il n’y a pas de vérité qui, à passer par l’attention, ne mente [15] », note Lacan. Avec cette phrase, il met en question, selon J.-A. Miller, « le sens de l’opération analytique elle-même, dans la mesure où elle consiste précisément à faire attention aux émergences de vérité, celles qui se font jour dans ce que nous appelons les formations de l’inconscient [16] ». L’association libre est dans cette perspective une vérité menteuse. Mais elle est tout aussi indispensable pour l’opération analytique qui consiste à enchâsser les émergences de vérité, émergences de l’inconscient « dans une articulation et à en faire un discours, par le biais de l’association libre [17] ».
Et même si l’inconscient est une élucubration de savoir sur le réel, il est nécessaire pour entreprendre une analyse. Sans l’inconscient, l’expérience analytique serait impossible. P. Bosquin-Caroz le formule de manière fort pertinente quand elle se réfère dans son argument à « la dimension éthique du rapport des sujets à la vérité, à la parole, condition même de leur analysibilité ». Lacan a une conception variante de la vérité, inconsciente et ambiguë ; il ne s’agit pas d’une vérité absolue, rigoureusement logique et dicible. Elle est ainsi inséparable des effets du langage, c’est-à-dire qu’elle inclut l’inconscient. « Il n’y a de vérité que de ce que cache ledit désir de son manque, pour faire mine de rien de ce qu’il trouve [18] », dit-il.
Quand on passe alors de l’idéalisme de la vérité au matérialisme de la jouissance, qui serait analyste ? J.-A. Miller nous donne une réponse : « Un analyste, ce serait quelqu’un qui saurait mesurer l’écart entre vérité et réel, et qui, par là, saurait instituer l’expérience analytique, c’est-à-dire l’hystérisation du discours. [19] »
- Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 261. ↑
- Cf. ibid., p. 259. ↑
- Miller J.-A., « La vérité fait couple avec le sens », La Cause du désir, no 92, mars 2016, p. 85. ↑
- Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 127. ↑
- Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 532. ↑
- . Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, … ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 243. ↑
- Lacan J. Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, op. cit., p. 115. ↑
- Miller J.-A., « La vérité fait couple avec le sens », op. cit., p. 89. ↑
- Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 15 février 1977, inédit. ↑
- Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 509. ↑
- Miller J.-A., « La passe du parlêtre », La Cause freudienne, no 74, avril 2010, p. 123. ↑
- Cf. ibid. ↑
- Cf. Miller J.-A., « Une psychanalyse a structure de fiction », La Cause du désir, no 87, juin 2014, p. 77. ↑
- Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 10 décembre 2008, inédit. ↑
- Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, op. cit., p. 571. ↑
- Miller J.-A., « La passe du parlêtre », op. cit., p. 119. ↑
- Ibid. ↑
- Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, op. cit., p. 69. ↑
- Miller J.-A., « La passe du parlêtre », op. cit., p. 123. ↑

