Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

La certitude mortelle d’une vérité

Par Dafni Lemperou

Ryūnosuke Akutagawa est considéré comme l’un des grands écrivains nationaux du Japon. Dans sa nouvelle Dans le fourré [1] (1922), il relate le meurtre d’un samouraï, crime dont trois personnages assument la responsabilité. Les témoignages contradictoires montrent que la vérité varie selon la narration du sujet [2]. Bien qu’Akutagawa préférait écrire des nouvelles ou transcrire des contes populaires médiévaux, sous la pression de ses contemporains, il a commencé à écrire des récits enrichis d’éléments personnels, sous forme fictionnelle. Il semblait ainsi adhérer au paradoxe fondamental du mensonge tel qu’il se manifeste en littérature [3]. Ces récits livraient des fragments de vie avec une telle maîtrise stylistique qu’on ne pouvait s’empêcher de s’interroger sur leur vérité [4].

Si, en littérature, le « je » se distingue du « moi », si c’est dans cet intervalle qu’une vérité peut naître [5], et si, « [C]e qui, au moment naissant, se présente comme vérité, devient savoir en s’enregistrant et en se déposant [6] », peut-on alors parler d’un savoir pour celui qui écrit ? Il semble que, pour Akutagawa, ces révélations ne l’aient pas rapproché de quelque chose d’inconnu, mais d’une certitude structurelle : celle qu’il deviendrait fou comme sa mère, décédée « d’un simple dépérissement », après être restée alitée pendant des jours [7].

Dans Engrenage, Akutagawa dépeint quelques jours émotionnellement intenses dans la vie du protagoniste, dont l’anxiété et les délires paranoïaques ne cessent de croître : « tout et n’importe quoi était un mensonge […] une couche d’émail tachetée recouvrant cette vie dans toute son horreur [8] ». Il conclut : « Continuer à vivre avec ce sentiment est une souffrance indescriptible. N’y a‑t-il personne d’assez gentil pour m’étrangler dans mon sommeil ? [9] ».

La littérature, qui fut probablement son refuge [10], finit par devenir son persécuteur. Finalement, il dépérit, alité, et mourut après avoir absorbé une dose mortelle de barbituriques. Y avait-il donc quelque chose à savoir, émergeant d’une vérité à l’état naissant [11], ou chaque révélation relevait-elle du mensonge ?

  1. Akira Kurosawa s’est inspiré de cette nouvelle et d’une autre d’Akutagawa, intitulée Rashômon, pour son chef‑d’œuvre Rashômon (1950). La source des récits mentionnés dans le texte est : Akutagawa R., Rashōmon and Seventeen Other Stories, trad. J. Rubin, introd. H. Murakami, Londres, Penguin, 2006. Les citations d’Akutagawa utilisées ont été traduites de l’anglais par l’autrice.
  2. Cf. Bosquin-Caroz P., « Varité. Les variations de la vérité en psychanalyse », présentation du thème du Congrès NLS 2026, disponible sur internet.
  3. Cf. Aubry G., « Mentir, écrire, rêver peut- être », Ornicar ?, n° 60, p. 35.
  4. Akutagawa R., Rashōmon and Seventeen Other Stories, op. cit., p. xxxi.
  5. Cf. Aubry, G., « Mentir, écrire, rêver peut-être », op. cit., p. 34.
  6. Bosquin-Caroz, P., « Varité. Les variations de la vérité en psychanalyse », op. cit.
  7. Akutagawa R., Rashōmon and Seventeen Other Stories, op. cit., p. 180.
  8. Ibid., p. 216.
  9. Ibid., p. 236.
  10. Cf. ibid., p. xxxiii.
  11. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil poche, 1978, p. 33.

 

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