Le débat autour du concept freudien de Verneinung, qui se déploie entre Jacques Lacan et Jean Hyppolite, constitue déjà un point inaugural fondamental des formulations ultérieures de Lacan sur ce qu’il appellera la « vérité menteuse ». Le contraire de la Verneinung, ou dénégation – selon la traduction consacrée –, n’est pas la Vérité, mais un « il existe ». C’est le Réel qui dit la Vérité – mais, malheureusement, il ne parle pas –, tandis que le Symbolique ne dit que des mensonges, précisément par la voie de la dénégation.
Ce mécanisme, cette formulation négative, introduit la possibilité d’accepter l’inconscient tout en le refusant.
Deux situations du champ social illustreront ce mouvement distinctif de la dénégation.
Concernant la première : chaque année, à Jérusalem, se tient un grand festival international de musique de chambre, dans une salle pittoresque de la ville. Un avocat très respecté, président de la commission d’organisation de l’événement et initiateur du festival, a l’habitude d’ouvrir les récitals. Cette année, il a déclaré à plusieurs reprises, en référence aux temps tempétueux que nous vivons : « Ce concert n’est pas un divertissement, il ne s’agit pas d’un escapisme ; il s’agit de maintenir un îlot de sanité ».
La phrase est frappante. Où est ici la Vérité ? Ne s’agit-il pas aussi d’un plaisir, d’un divertissement ? Lacan répond, me semble-t-il, lorsqu’il affirme : « il faut dire une chose fausse pour réussir à faire passer une vérité. Une chose fausse n’est pas un mensonge, elle n’est un mensonge que si elle est voulue comme telle[1] ».
Dès que l’on parle de « chose fausse », on introduit la participation de la conscience et de l’imaginaire, qui « a toujours tort[2] », selon l’expression de Lacan. Dans la phrase prononcée, c’est entre la mention du divertissement et celle de l’îlot de sanité – ou de raison – que l’on peut situer l’inconscient, l’esp d’un laps.
Sur le même fond de temps tempétueux, un second événement met en relief un effet analogue de dénégation. Il s’agit cette fois d’un rassemblement pour la libération des otages. Une mère prend la parole ; elle s’adresse à son fils capturé. Elle veut le voir, le prendre dans ses bras – elle l’exige. La plupart des participants qui l’écoutent baissent les yeux vers la terre. Image très forte.
Dans cet évènement, il ne s’agit pas d’une phrase contradictoire introduisant un élément faux, mais d’un geste : l’abaissement des yeux. En quoi cette image fonctionne-t-elle comme une dénégation ? Cette manière de ne pas vouloir voir, de ne pas vouloir savoir, ouvre, entre celui qui écoute et les paroles entendues, un trou noir : un Réel qui dit la vérité.
Les deux situations révèlent, de manière différente, le mécanisme de la Verneinung : l’une au niveau d’une phrase, l’autre à travers une image. Entre refuser et accepter l’inconscient, dans cette béance qui surgit, un Réel dit la vérité : il existe.
- Lacan J., Le Séminaire, livre xxiv, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 15 février 1977, inédit. ↑
- Idem ↑


