Wittgenstein, dans sa lecture du Rameau d’or de l’anthropologue James George Frazer, formule une remarque qui éclaire l’une des facettes du thème du prochain Congrès : « Il faut commencer par l’erreur et lui substituer la vérité. C’est-à-dire qu’il faut découvrir la source de l’erreur, sans quoi entendre la vérité ne nous sert à rien. […] Pour persuader quelqu’un de la vérité, il ne suffit pas de constater la vérité, il faut trouver le chemin qui mène de l’erreur à la vérité. [1] »
Dans le cas de l’Homme aux rats, on peut repérer un tel chemin de l’erreur à la vérité. L’interprétation de Freud concernant les symptômes du sujet éclaire la distinction à opérer entre le plan de la réalité, qui implique l’erreur et l’exactitude, et celui de la vérité.
Chez l’Homme aux rats, quelque chose s’est joué avant sa naissance, touchant à son père, qui a commis, si l’on peut dire, deux erreurs : avoir choisi d’épouser une femme riche plutôt que la femme pauvre qu’il aimait ; avoir eu également un goût pour le jeu et y avoir dépensé l’argent qui lui avait été confié, « un abus de confiance en matière d’argent qui, en faisant exclure son père de l’armée, l’a déterminé au mariage.[2] »
Or, Lacan note que ces deux erreurs prennent le chemin de la vérité des symptômes de l’Homme aux rats : « Freud va jusqu’à en prendre à son aise avec l’exactitude des faits, quand il s’agit d’atteindre à la vérité du sujet. À un moment, il aperçoit le rôle déterminant qu’a joué la proposition de mariage apportée au sujet par sa mère à l’origine de la phase actuelle de sa névrose. […] Néanmoins, il n’hésite pas à en interpréter au sujet l’effet, comme d’une interdiction portée par son père défunt contre sa liaison avec la dame de ses pensées. [3] »
Sur un certain plan, ce que Freud dit au patient est inexact, voire faux : dans le registre des faits, mais aussi dans le registre psychologique, puisque l’action castratrice est ici très secondaire.
Pourtant, l’interprétation porte ses fruits, car un chemin existe de l’erreur à la vérité. Elle vise le registre de la vérité et non celui de la réalité : « le plus fort est que l’accès à ce matériel n’a été ouvert que par une interprétation […] inexacte, puisqu’elle est démentie par la réalité qu’elle présume, mais qui pourtant est vraie en ce que Freud y fait preuve d’une intuition où il devance ce que nous avons apporté sur la fonction de l’Autre dans la névrose obsessionnelle [4] ».
L’erreur, véhiculée « par le signifiant dans son rapport à l’autre signifiant, […] est à distinguer […] tant de l’individu biologique que de toute évolution psychologique subsumable comme sujet de la compréhension. [5] »
Si l’incidence de la vérité comme cause dans la science se reconnaît sous l’aspect de la cause formelle, ce chemin de l’erreur vers la vérité, tel que la psychanalyse le réintroduit autrement que la science, « accentue l’aspect de cause matérielle [6] » : inexacte mais vraie.
- Wittgenstein L., « Remarques sur Le Rameau d’or de Frazer », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1977, no 16, p. 35 – 42, disponible en ligne. ↑
- Lacan J., « Variantes de la cure-type », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 354. ↑
- Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », op. cit., p. 302. ↑
- Lacan J., « La direction de la cure », op. cit., p. 597. ↑
- Lacan J., « La science et la vérité », op. cit., p. 875. ↑
- Ibid. ↑



