La psychanalyse nous apprend à lire autrement les textes, l’histoire et les productions culturelles : non comme des ensembles clos, porteurs d’un sens univoque, mais comme des discours marqués par des coupures et des silences. Ce qui est censuré ou retranché ne disparaît jamais sans reste ; cela insiste, revient et produit des effets. L’histoire elle-même peut ainsi être abordée comme un texte à déchiffrer, traversé par ses blancs et par les variations de vérité qui s’y logent.
C’est à partir de cette position de lecture que s’impose le roman Vie et destin de Vassili Grossman. Achevé en 1960 et immédiatement interdit, le roman ne fut publié qu’à l’étranger en 1980, avant de paraître tardivement en Union soviétique. Il n’a jamais fait l’objet d’une véritable transmission collective. Paradoxalement peu lu en Russie, il touche au cœur de l’expérience du stalinisme, vécue directement ou indirectement par des générations entières.
Sans doute parce que l’un des gestes les plus insoutenables du roman consiste à mettre en parallèle le stalinisme et le nazisme – rapprochement encore aujourd’hui difficile à assumer en Russie. Mais la difficulté ne tient pas seulement à la violence de cette comparaison. Elle tient au fait qu’elle fissure un cadre symbolique qui organise le dicible et protège de ce qu’une telle mise en parallèle ferait surgir. Ne pas consentir à ce travail, c’est maintenir une censure qui ne vise pas tant à effacer une vérité qu’à préserver la cohérence d’un récit. Car ce qui est retranché de l’histoire ne disparaît pas : cela revient autrement, sur un autre mode, dans le réel.
C’est en ce sens que l’on peut lire cette censure à partir de ce que Jacques Lacan appelle mythe dans « Télévision ». « Le mythe, c’est ça, la tentative de donner forme épique à ce qui s’opère de la structure. [1] » Il ne s’agit donc pas d’une illusion naïve, mais d’une fiction structurante, qui vient occuper la place d’une vérité impossible à dire toute. On peut alors parler d’un mythe soviétique : une construction idéologique qui ne se présente pas comme fiction, mais comme vérité pleine, précisément parce qu’elle en a la structure.
Il y a, dans Vie et destin, une scène de conversation entre officiers où cette logique apparaît avec une précision presque clinique. La conversation glisse vers les fils des dirigeants, ceux qui sont au front. Le nom de Staline est prononcé, puis celui de son fils, prisonnier. Un instant encore, les mots circulent. Puis quelque chose se fige. Un malaise s’installe. On a touché à ce qui ne pouvait être évoqué, ni pour rire ni sérieusement.
Ce n’est pas le contenu de ce qui est dit qui fait événement, mais le fait même que cela ne puisse pas se dire sans produire un vide et une inquiétude. La vérité, dans cette scène, surgit dans la nécessité immédiate de refermer la parole.
Ce que montre cette scène, ce n’est pas une vérité cachée qu’il faudrait enfin révéler, mais l’impossibilité même de dire. Là où le mythe tient, la parole s’arrête. Et c’est précisément dans cet arrêt que la vérité insiste. Ce n’est pas le silence qui fait écran à la vérité, mais la nécessité même du mythe.
- Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 532. ↑



