La psychanalyse révèle que l’inconscient ignore le « non » et que, par conséquent, c’est toujours un désir « affirmatif » qui menace le parlêtre et doit être refoulé. Pourtant, c’est précisément par la voie d’un « non » que la pensée se libère du refoulement et, par le surgissement d’un esp d’un laps, que le sujet peut reconnaître la vérité qui passe. Cet écart, cette bévue du signifiant, constitue précisément le lieu où la vérité se fraie un passage malgré le refoulement.
Lacan nous donne à cet égard une formulation qui joue sur le binôme logique vérité – fausseté. Il dit que dans certains cas « ce à quoi se reconnaît typiquement la Verneinung, c’est qu’il faut dire une chose fausse pour réussir à faire passer une vérité. [1] » Puis, il ajoute : « une chose fausse n’est pas un mensonge ».
On peut construire une fausseté pour faire passer une vérité, tout comme on peut exprimer une vérité pour faire passer une fausseté. Qu’est-ce qui se trouve dans ce passage que la Verneinung permet de reconnaître ? C’est le résultat d’une élision : celle d’un signifiant, de l’objet a en tant que plus-de-jouir, ou même d’une image barrée par le « non ».
Prenons trois exemples. D’abord celui d’un Witz juif très célèbre, cité par Freud : Pourquoi me dis-tu que tu vas à Cracovie pour que je croie que tu vas à Lemberg, alors que tu vas vraiment à Cracovie ? Dans ce cas, il s’agit de la décision d’énoncer une vérité, tout en voulant précisément tromper, c’est-à-dire en la faisant passer pour une fausseté, soit un mensonge voulu.
Mais la fausseté n’est pas toujours un acte délibéré de tromperie. Elle peut aussi être une nécessité structurale de l’écriture, une manière de contourner ce qui résiste à la représentation directe. Dans la littérature, et plus spécifiquement dans certains styles d’écriture, on trouve parfois une opération qui fait passer la vérité en contournant ce qui doit être élidé – par exemple le trou abyssal de la Shoah – afin de le mettre en relief. L’écriture de l’écrivain israélien Aharon Appelfeld produit cet effet : par la voie de la petite histoire, qui reconstruit un monde (famille, maison, langue), ce que motérialise l’image humaine, la vie, révèle, en contraste l’horreur, l’absence, la perte radicale.
Cette fausseté, nécessaire pour faire passer une vérité, peut enfin se manifester par l’effacement d’un bout de la réalité, un ne pas vouloir voir, comme dans une hallucination négative où une perception intolérable est barrée par un « non », créant ainsi une sorte de tache qui regarde. En effet, « c’est dans la psychanalyse que cette promotion de la Verneinung, à savoir du mensonge voulu comme tel [ou de la fausseté] pour faire passer une vérité, est exemplaire. [2] »
Ces trois exemples – Witz, écriture et hallucination négative – illustrent chacun à leur manière une même opération : la dénégation comme voie royale de la vérité. Ce qui représente le sujet – un signifiant pour un autre signifiant – montre que le discours trouve diverses manières de faire passer ce qu’il refuse d’énoncer directement : c’est précisément dans l’opération de la Verneinung que ce passage trouve sa forme la plus exemplaire.
- Lacan J., Le Séminaire, livre xxiv, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 15 février 1977, inédit. ↑
- Ibid. ↑


