Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

La chasse à la vérité

Par Judith Girke

La phrase « Moi la vérité, je parle » a été énoncée par Jacques Lacan le 7 novembre 1955 lors de sa conférence à la Clinique neuro-psychiatrique de Vienne, à l’occasion du centenaire de Sigmund Freud [1]. Dans le Séminaire X, Lacan revient sur cette intervention à la fin d’une de ses leçons, lorsqu’il évoque le mythe de Diane : « il y a la chasse de Diane, dont, au temps que j’ai choisi, celui du centenaire de Freud, je vous ai dit qu’elle était la Chose de la quête freudienne [2] ». Mais quel est le rapport entre « la chasse de Diane » et « la quête freudienne » ?

Dans le mythe d’Ovide, Diane, la déesse romaine de la chasse et de la nature, se baigne avec ses nymphes dans une source, au fond d’une grotte en pleine forêt, ses armes et ses vêtements déposés à l’écart, quand Actéon, le petit-fils de Cadmos, fondateur et roi de Thèbes, surgit. Lorsqu’il découvre la déesse nue, elle l’asperge d’eau de source et proclame avec rage : « Maintenant, tu peux dire à tout le monde que tu m’as vue sans mes vêtements, si tu es encore capable de parler ! » Elle le transforme alors en cerf. Dès qu’Actéon aperçoit ses bois dans l’eau, il s’enfuit de la grotte : « Il voulait dire Je suis maudit !” – mais aucune voix ne sortit !… seule sa conscience d’autrefois subsistait ». Actéon est ensuite traqué dans la forêt par ses propres chiens, qui ne le reconnaissent plus et finissent par le dépecer.

Alors que, pour Ovide c’est le « destin » qui conduit Actéon à « s’égarer » dans la grotte, pour Lacan, le mythe traite du désir d’Actéon qui le pousse vers la vérité incarnée par Diane : « Car la vérité s’y avère complexe par essence, humble en ses offices et étrangère à la réalité, insoumise au choix du sexe, parente de la mort et, à tout prendre, plutôt inhumaine, Diane peut-être… [3] ». En assimilant la déesse à la vérité, Lacan s’inscrit aussi dans le sillage de Freud : « Mais voici que la vérité, dans la bouche de Freud, prend ladite bête aux cornes : Je suis donc pour vous l’énigme de celle qui se dérobe aussitôt qu’apparue” [4] ».

Jacques-Alain Miller, dans son hommage à Lacan en février 2024, rappelle que dans la quête de la vérité, il ne peut y avoir de traces à suivre : « tout n’est pas écrit. La vérité n’est pas déjà là : elle s’invente, elle est au futur [5] ».

Invoquer Diane comme figure de la vérité était, pour Lacan, une manière de rappeler aux psychanalystes qu’ils doivent rester fidèles à Freud en poursuivant toute la chasse « après sa mort [6] ». Mais attention : comme l’affirme Lacan : « la vérité est sœur de la jouissance », et toutes deux travaillent, précise Miller « contre les algorithmes du corps, et peut-on dire, contre les intérêts de la vie [7] ».

  1. Lacan J., « La chose freudienne ou Sens du retour à Freud en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 409.
  2. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 98.
  3. Lacan J., « La chose freudienne ou Sens du retour à Freud en psychanalyse », Écrits, op. cit., p. 436.
  4. Ibid., p. 408.
  5. Miller J.-A., Lacan au présent, Théâtre de la Ville (Paris), 10 février 2024, vidéo en ligne, consultée à 1:25:24 : https://www.youtube.com/watch?v=hbDZO8kQ5GE&t=4968s.
  6. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., p. 153.
  7. Miller J.-A., « La vie et la vérité », Préliminaire no 11, 1999, p. 170.

 

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