Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Le psychanalyste et le poète : vouloir dire

Par Sarah Nadine Birgani

Dans « La passe bis », Jacques-Alain Miller dit que l’analyste est là pour inspirer chez l’analysant une « certaine passion de dire vrai [1] ». Dire et vérité sont donc liés. Or lire et vérité le sont aussi. Ainsi, Freud, dans L’Interprétation du rêve [2], suit les signifiants du sujet avec la plus grande rigueur. Pour qu’un effet de vérité se produise, il faut que le sujet veuille raconter son rêve. C’est la condition pour que la porte de l’inconscient puisse s’ouvrir, dans un moment de contingence, sous transfert. Une limite à la vérité se dessine alors – si on l’entend comme un moment de révélation d’une chose cachée – lorsque Freud affirme que, dans le rêve, existe un point – l’ombilic – qui repose sur le non-connu (Unerkannt) [3]. La vérité ne peut donc être dite toute ; elle est un mensonge, en tant qu’elle dépend de la narration, comme le rappelle Patricia Bosquin-Caroz dans son argument [4].

Freud fait une remarque surprenante en considérant que la concordance entre son travail sur les rêves et les créations oniriques des poètes constitue une preuve de l’exactitude de sa théorie du rêve. Dans Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen [5], il compare le travail du psychanalyste à celui des poètes, qu’il considère comme des alliés de la psychanalyse, en tant qu’ils présupposent un savoir caché dans le rêve. Il les décrit même comme les plus profonds observateurs de l’âme humaine : « ils connaissent d’ordinaire une foule de choses entre le ciel et la terre dont notre sagesse d’école n’a pas encore la moindre idée. [6] »

Qu’est-ce qui confère au poète une telle intuition ? C’est parce qu’il mise sur le hasard, nous dit Freud, car la création de l’écrivain « ne s’écarte pas des possibilités de la vie réelle, ne leur fait pas violence ; elle ne fait qu’appeler à l’aide le hasard [7] ». C’est d’abord le poète qui rencontre les phénomènes psychiques ; le psychanalyste n’arrive que plus tard pour les extraire et les nommer [8].

Où se situe alors la limite de cette comparaison ? Selon Freud, le poète – contrairement à l’analyste – est libre d’inventer une fin heureuse. Il résume ainsi leur relation : « Nous puisons vraisemblablement à la même source, nous travaillons sur le même objet, chacun de nous avec une méthode différente […]. Notre manière de procéder consiste dans l’observation consciente, chez les autres, des processus psychiques qui s’écartent de la norme afin de pouvoir en deviner et en énoncer les lois. L’écrivain, lui, procède autrement ; c’est dans sa propre âme, qu’il dirige son attention sur l’inconscient, qu’il guette ses possibilités de développement et leur accorde une expression artistique, au lieu de les réprimer par une critique consciente. Ainsi il tire de lui-même et de sa propre expérience ce que nous apprenons des autres : à quelles lois doit obéir l’activité de cet inconscient. [9] »

Le poète et le psychanalyste puisent donc leur passion de la vérité à la même source, chacun employant toutefois une méthode différente. Ce qui les unit, c’est qu’ils engagent le dire pour que la vérité advienne comme effet de la contingence.

  1. Miller J.-A., « La passe bis », La Cause freudienne, no 66, juin 2007, p. 211.
  2. Freud S., Œuvres complètes, t. IV, 1899–1900, Paris, PUF, 2004.
  3. Ibid., p. 146, n°2.
  4. Bosquin-Caroz P., « Varité. Les variations de la vérité en psychanalyse », disponible sur internet.
  5. Freud S., Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen, Paris, Gallimard, 1986.
  6. Ibid., p. 141.
  7. Ibid., p. 182.
  8. Ibid.
  9. Ibid., p. 242.

 

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