Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Tissage par l’écriture et horreur de la vérité

Par Daria Weinstein

Comment parler de choses non dialectisables ? Comment interpréter la déchirure du voile, le traumatisme — « où quelque chose de l’extérieur vient, par effraction, produire l’irruption d’un trou. Une rencontre avec un réel [1] » ?

Lacan affirme que le réel ne parle pas [2] et finira « par dévaloriser le savoir quant à l’abord du réel [3] ». Pourtant, la psychanalyse est pour lui une pratique orientée vers le réel. Comme le note Jacques-Alain Miller, il s’agit de « faire vérité de ce qui a été. Et il y a ce qui a manqué à faire vérité : les traumatismes […] Il s’agit de faire venir le discours à ce qui n’a pas pu y prendre rang [4] ». L’analyse conduit alors le sujet à tourner autour du trou, dans une tentative de mi-dire.

Dans L’histoire de mon pigeonnier, Isaac Babel raconte un épisode de son enfance, à Odessa [5], en 1905. Désireux d’acheter des pigeons, l’enfant ignore que son grand-oncle vient d’être tué lors d’un pogrom. Au marché, il croise le marchand dont la boutique vient d’être pillée. Celui-ci le frappe sur la tête de la main qui serrait le pigeon ; le garçon s’effondre dans son manteau neuf d’écolier.

Babel écrit alors : « Mon univers était petit et affreux. Je fermai les yeux pour ne pas le voir et me serrai contre la terre […] dans un mutisme apaisant. Cette terre piétinée ne ressemblait en rien à notre vie […]. Quelque part au loin le malheur la parcourait sur un cheval fringant, mais le bruit des sabots […] disparaissait, et le silence […] abolit soudain la frontière entre mon corps frissonnant et cette terre qui n’allait nulle part. Ma terre sentait les profondeurs humides, la tombe, les fleurs. […] Je marchais […] orné de plumes ensanglantées, seul au milieu des trottoirs balayés […], et je pleurais avec amertume, plénitude et bonheur, comme jamais plus je n’ai pleuré de ma vie [6] ».

L’écriture peut-elle tisser le voile déchiré ? Ce voile protège de l’horreur de la vérité, là où se loge un grain de réel, sans loi. L’écriture de Babel est tissée d’une étoffe imprégnée de réel : un cas où « le langage mange le réel [7] ».

Nous pouvons nous appuyer sur l’écriture de Babel pour saisir ce grain de réel, là où d’autres s’en défendent par le fantasme, les idées ou parfois jusqu’au passage à l’acte, reculant devant la rencontre avec « l’horreur de la vérité [8] » contenue dans le savoir sur leur propre réel.

  1. Hakobyan R., « Déchirure du voile, révélation, surgissement », blog NLS Congrès 2026, publication en ligne.
  2. Lacan J., Le Séminaire, livre xxiv, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 15 février 1977, inédit.
  3. Bosquin-Caroz P., « Varité. Les variations de la vérité en psychanalyse », présentation du thème du Congrès NLS 2026, publication en ligne.
  4. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 18 mars 2009, inédit.
  5. Babel I., L’histoire de mon pigeonnier, France Culture, Radio France, disponible en ligne.
  6. Ibid.
  7. Lacan J., Le Séminaire, livre xxiii, Le Sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 31.
  8. Miller J.-A., « Le paradoxe d’un savoir sur la vérité », La Cause freudienne no 76, 2010, p. 121.

 

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