Le film de Justine Triet, Anatomie d’une chute, met en scène les aventures de la vérité lors d’un procès. La réalisatrice procède à l’anatomie de la vérité, concevant le procès comme un « lieu où la fiction démarre [1] ».
La cour doit statuer sur la cause de la chute mortelle de Samuel. La question prend rapidement cette tournure : s’agit-il d’un suicide ou d’un meurtre commis par son épouse ? Nous nous trouvons d’emblée dans le champ de la varité, où la recherche de la vérité se heurte au S(Ⱥ), trou dans le savoir quant à la cause de la chute. Les énoncés des témoins et les rapports des experts s’avèrent insuffisants pour accéder à la vérité. Cependant, le génie artistique de la réalisatrice nous propose une issue à l’impasse causée par l’écart inéliminable entre la justice et le droit, voire entre le réel et la vérité.
Daniel, le fils malvoyant du couple, écoute silencieusement le déroulement du procès avant de décider de prendre la parole. Il relate un souvenir au cours duquel son père, de manière inattendue et sans raison apparente, l’invite à se préparer à la perte future de son chien, un animal de compagnie si précieux pour lui. À la place de l’indicible de la chute du père vient l’acte d’énonciation du fils sous la forme d’une interprétation : le père ne parlait pas du chien, mais de lui-même. Son témoignage déterminera l’issue du procès : la mère sera acquittée.
Daniel interprète, au fond, la vérité de la position de jouissance du père, en attribuant à cette vérité une fonction de cause de la chute. Cette position est celle d’un laisser tomber. La chute réelle vient ainsi se superposer à la chute subjective dans le réel, à savoir la chute du lieu de l’Autre en tant que lieu du désir. Par cette interprétation, Daniel ne dit pas toute la vérité mais, sans la garantie de l’Autre, il assume la responsabilité d’énoncer ce qui se rapproche au plus près de la vérité de la position subjective du père. Si, comme l’affirme Lacan, la vérité tient au réel par cet impossible de la dire toute [2], Justine Triet nous montre comment l’acte d’énonciation vient suppléer les mots qui y manquent et produire un effet de vérité décisif.
- « Palme d’or 2023 : ce que raconte “Anatomie d’une chute”, le film de Justine Triet », 28 mai 2023, disponible sur le site de BFM TV : https://www.bfmtv.com/people/cinema/palme-d-or-2023-a-cannes-ce-que-raconte-anatomie-d-une-chute-le-film-de-justine-triet_AD-202305280297.html ↑
- Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 509. ↑



