« Je suis donc pour vous l’énigme de celle qui
se dérobe aussitôt qu’apparue, hommes qui tant vous entendez
à me dissimuler sous les oripeaux de vos convenances. […]
Où vais-je donc passée en vous,
où étais-je avant ce passage ? Peut-être un jour vous le dirai-je ?
Mais pour que vous me trouviez où je suis, je vais vous apprendre
à quel signe me reconnaître. Hommes, écoutez, je vous en donne
le secret. Moi la vérité, je parle. »
Jacques Lacan, « La chose freudienne ou Sens du retour à Freud en psychanalyse »
La vérité comme cause
Dans ses premiers enseignements, et à la suite de Freud, Lacan fait référence à la vérité comme cause : il y a quelque chose que je ne comprends pas chez moi – un symptôme dans le corps, des pensées, un lapsus –, un S1 qui, néanmoins, signifie quelque chose, et je me mets à le déchiffrer, à essayer de lui donner un sens avec un S2 qui donne rétroactivement un sens au S1 ; la vérité trouve son « algorithme » dans la relation minimale de la chaîne signifiante S1-S2, et devient le moteur du processus analytique [1]. Il est évident que le sujet doit parler à travers l’articulation des signifiants que le langage, la chaîne signifiante, déploie. Nous remarquons ainsi déjà l’articulation de la vérité avec la structure de la parole et du langage, qui, comme l’écrit Patricia Bosquin-Caroz dans sa présentation du thème, reste constante dans l’enseignement de Lacan.
« Moi la vérité, je parle »
La vérité que Freud nous présente est une vérité qui s’exprime – « ça parle […] là où ça souffre [2] » – à travers le symptôme. Lacan donnera en effet une voix à la vérité avec sa célèbre prosopopée, afin de souligner davantage le fait qu’elle s’exprime : « Hommes, écoutez, je vous en donne le secret. Moi la vérité, je parle. [3] » La vérité freudienne se révèle à travers les lapsus, les mots d’esprit, les non-pensées et les formations dénuées de sens qui surgissent dans le discours du sujet et interfèrent avec le sens voulu. Loin de la vérité cartésienne qui coïncide avec « je pense », une autre vérité émerge de cette autre scène de l’inconscient, un lieu où « je suis où je ne pense pas ». C’est une vérité évanescente, mi-dite, à lire entre les lignes, à déchiffrer, et donc subversive. Ainsi, plus elle souhaite établir une position absolue, plus elle ment. La vérité est voilée d’une énigme, « toujours à découvrir [4] », qui nous pousse à suivre son chemin et, ce faisant, à explorer l’inconscient. Il ne peut y avoir de psychanalyse sans l’amour de la vérité que Freud a établi. C’est une vérité qui se trouve dans la matière de l’inconscient, les mots, fondée sur le fait qu’elle parle.
La vérité dans la parole et le dire
« Qu’elle se veuille agent de guérison, de formation ou de sondage », nous dit Lacan, « la psychanalyse n’a qu’un médium : la parole du patient » [5]. Lorsqu’un patient s’adresse à un analyste, il peut être à la recherche de la vérité – ou il peut avoir déjà attribué une valeur de vérité au sens qu’il a donné à son problème –, mais, au lieu d’être invité à dire la vérité, on lui demande de faire des associations libres, de dire tout ce qui lui passe par la tête, de dire n’importe quoi, sans censure, y compris ce qui – même s’il ne le sait pas – pourrait être faux. Car ici, peu importe que ce soit vrai ou faux ; ce qui compte, c’est de dire. Se référant au début du traitement et à la manière d’amener le patient à appliquer la règle fondamentale de la psychanalyse, Lacan l’exprime ainsi : « [il] consiste à faire oublier au patient qu’il s’agit seulement de paroles [6] ». Ce qui est en jeu, c’est la parole, car c’est à travers elle que les effets de vérité issus des formations de l’inconscient ont une chance de se produire [7].
Nous notons ainsi que le statut de la vérité en psychanalyse est « la vérité d’une parole [8] », très différente donc de la vérité correspondant à la réalité objective et à l’exactitude factuelle. C’est une vérité à laquelle nous parvenons par sa création dans le discours. Lorsque Lacan lui donne une voix humaine, elle ne dit pas je, vérité, dis vrai, mais je parle [9]. Ainsi, si ce qui est dit se situe du côté du sens et le dire du côté de l’acte, la foi réside dans le témoignage, dans l’énonciation, dans la manière de dire, plutôt que dans le sens et la véracité de ce qui est dit : quelque chose est entendu derrière ce qui est dit, qui ne peut être dit ; et cela implique l’existence d’un corps et la pulsion. On peut alors peut-être comprendre pourquoi, avec Lacan, face au réel, le chemin de la vérité nous conduit à la dévalorisation de la vérité et du sens. La qualité de vérité inhérente au discours offre une certaine liberté de dire une chose à un moment donné, et d’en dire une autre plus tard, ou de changer totalement d’avis. C’est « une vérité du moment, de l’instant », qui implique une variabilité éminente [10]. Chaque séance a sa vérité ; chaque phrase peut avoir sa vérité. Avec Lacan, nous voyons comment l’expérience analytique de la vérité comme variable nous permet de situer le point de référence fondamental de l’inconscient, non pas tant dans le passé et l’histoire comme lieu de la vérité, mais dans ce qui reste à réaliser, dans l’actualité du discours et du dire.
Un acte de dire
Mais comment passer du bla-bla de l’association libre à un acte de dire qui a des effets de vérité ? Car tous les dires ne sont pas susceptibles d’acquérir un tel statut, celui d’un événement, selon Lacan. Ici, c’est le problème du rapport entre vérité et jouissance, entre signifiant et corps qui est en jeu ; « on ne peut pas dire vrai sur la jouissance [11]. »
Il est important de souligner qu’au cœur de l’expérience analytique, se trouve un réel. C’est le paradoxe que la règle fondamentale implique : malgré notre liberté de parler, tout dire est en fait impossible. Lacan le formule ainsi : « Je dis toujours la vérité, pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas. La dire toute, c’est impossible matériellement : les mots y manquent. » Et il ajoute : « C’est même par cet impossible que la vérité touche au réel. » [12]. Dans la mesure où le discours lui-même vacille devant ce qui ne peut être dit, dans la mesure où il se heurte à un « il n’y a pas », la vérité est liée au réel par l’impossible à dire [13]. D’où l’effort pour revenir, circonscrire ce point, essayer de mieux le dire, s’approcher d’un bien-dire.
« Il n’y a pas de rapport sexuel » implique qu’il n’y a pas de relation entre S1 et S2, mais qu’il y a Un, S1, hors sens, signifiant tout seul qui pointe vers la jouissance. En incluant le réel dans le circuit, un dire qui aurait la puissance d’un acte, suggère Lacan, est « un dire qui [n’a] pas de sens [14] ». Il souligne l’équivoque, moyen par lequel l’analyste peut faire un trou dans le dit et vider la vérité de sa signification chargée, afin que quelque chose d’autre que ce qui a été dit intentionnellement puisse apparaître, à savoir la jouissance qui est hors sens, et pourtant inscrite dans la chair même du parlêtre.
- . Dupont L., « Fake vérité et hors-sens », L’Hebdo-Blog, 9 mars 2025, disponible en ligne.↑
- . Lacan J., « La chose freudienne ou Sens du retour à Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 413. ↑
- . Ibid., p. 409. ↑
- . Dupont L., « Je mens », Ornicar ?, no 60, mai 2025, juin 2025, p. 78. ↑
- . Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, op. cit., p. 247. ↑
- . Lacan J., « La direction de la cure », Écrits, op. cit., p. 586. ↑
- . Cf. Miller J.-A. Comment finissent les analyses. Paradoxes de la passe, Paris, Navarin, 2022, p. 16. ↑
- . Bosquin-Caroz P., Présentation du thème du congrès NLS 2026, disponible en ligne. ↑
- . Cf. Miller J.-A. « Un voyage aux îles », Ornicar ?, no 60, op. cit., p. 62. ↑
- . Miller J.-A. « L’orientation lacanienne. L’Un-tout-seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 4 mai 2011. ↑
- . Miller J.-A., « La vérité fait couple avec le sens », La Cause du désir, no 92, avril 2016, p. 84. ↑
- . Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 509. ↑
- . Miller J.-A., « Microscopia : An Introduction to the Reading of Television », in Lacan J., Television : A Challenge to the Psychoanalytic Establishment, trad. D. Hollier, R. Krauss, A. Michelson. , W. Norton & Company, New-York/London, p. XXIII : « Truth […] is related to the real […] by the impossible-to-say. » ↑
- . Lacan J., « Le phénomène lacanien », The Lacanian Review, no 9, mai 2020, p. 28. ↑



