Déchirure du voile, révélation, surgissement. Trois termes qui nous invitent à interroger le thème du prochain Congrès de la NLS, Les variations de la vérité en psychanalyse. Si révélation et surgissement se prêtent à penser la question de la vérité, comment l’appréhender à partir de la déchirure du voile ? Nous retrouvons déjà cette expression de déchirure du voile dans le cas de l’Homme aux loups. Freud la définit comme analogique à l’ouverture des yeux, ou encore à celle d’une fenêtre [1].
Vérité du traumatisme
Pour Freud, le traumatisme est avant tout rencontre avec le sexuel. Elle est qualifiée par lui comme élément nécessaire et indispensable à la constitution de toute névrose – le sujet y répondant par un symptôme. Freud le découvre dans les récits de ses patients, sous la forme d’un vécu infantile, d’une scène : une scène primitive, une scène de séduction. Alors qu’il situe initialement ces évènements comme venant de l’extérieur, la question de la véracité de ceux-ci, de leur « réalité », se posera très vite à lui. Il finira par tirer la conclusion que, dans l’inconscient, il n’existe aucun « indice de réalité [2] ». Ces scènes, lorsqu’elles sont évoquées ou reconstruites en analyse, ont la structure de fantaisies, de fantasmes. Dans l’inconscient, il est impossible de distinguer la vérité de la fiction investie par l’affect.
Vingt ans plus tard [3], Freud y revient, en dialectisant cette hypothèse. Les vécus infantiles, comme cause déterminant le traumatisme, ne sont pas toujours vrais. Dans quelques cas, ils sont même contraires à la vérité historique. « Incontestablement faux, tantôt non moins incontestablement réels, et dans la plupart des cas ils sont un mélange de vrai et de faux [4] », dit-il. Les fantasmes possèdent une réalité psychique opposée à la réalité matérielle, et c’est la réalité psychique qui joue le rôle dominant, conclut Freud – élevant la réalité psychique à la dignité de vérité, mettant l’accent sur ce que Lacan appellera la vérité subjective.
Trois formes de déchirure
À partir des névroses traumatiques, Freud isole néanmoins une autre guise du traumatisme [5], où quelque chose de l’extérieur vient, par effraction, produire l’irruption d’un trou. Une rencontre avec un réel. C’est à partir de cette rencontre, que Lacan qualifie de troumatique, que nous pouvons situer une des formes du déchirement du voile : le moment où la vérité fantasmatique se déchire, dévoilant une vérité autre que celle voilée par le fantasme. Rencontre avec l’Autre réel : le sexuel, pour Freud, celle du Il n’y a pas de rapport sexuel, pour Lacan.
Deux autres formes de déchirure du voile, qui ne sont pas celle du traumatisme, peuvent être isolées dans l’expérience analytique.
La première, comme effet de révélation et de surgissement de la vérité. Nous pouvons la penser à partir de l’interprétation de l’analyste. Elle n’est jamais une révélation directe, mais une « aide à la révélation [6] », qui peut amener à la tombée du voile chez l’analysant.
La seconde, sous la forme de la traversée du fantasme, comme « une expérience de vérité [7] ». Elle est à situer au-delà du savoir. J.-A. Miller la qualifie [8] d’une vérité du réel, un réveil au réel qui peut être atteint par la levée du voile. Une expérience qui « réordonnerait après coup, de façon définitive, les occurrences de la vie du sujet, et ferait apparaître ses tourments antérieurs comme plus ou moins illusoires [9] ».
Révélation et surgissement
Révélation et surgissement, sont deux termes qui ne vont donc pas sans convoquer la question du voile. L’étymologie renvoie au dévoilement, à l’acte de lever le voile.
Dans les deux cas, il s’agit de ce qui apparaît brusquement comme une connaissance nouvelle, des sensations jamais éprouvées. J.-A. Miller pointe que le mot révélation, dans la pratique analytique, est le plus proche de l’insight, en anglais, car il désigne « le rapport du sujet à une vérité à laquelle il accède dans un instant de voir [10] ». On peut ajouter aussi, dans l’instant de voir différemment, d’une autre façon.
Lacan situe la révélation à partir de la résistance [11], de l’obstacle, de ce qui est voilé par le refoulement. C’est par le retour du refoulé – le surgissement d’un oubli, un acte manqué ou un rêve – que la vérité chiffrée dans la parole, ignorée du sujet lui-même, se dévoile, parle. Il en va ainsi de l’oubli du mot Signorelli qui révèle « le secret » de Freud : la vérité de vouloir oublier la nouvelle concernant la mort d’un de ces patients qui surgit dans les « chutes de cette parole [12] ». Ou encore du lapsus calami de Freud, dans une note envoyée à un joaillier [13] où aurait dû figurer deux fois la préposition pour. À la place de la seconde occurrence, Freud écrivit le mot bis. Un lapsus calami qui se prête à trois interprétions, révélant la « vérité de cadeau [14] » : un cadeau offert par Freud et qu’il aurait voulu garder pour lui ; un lapsus qui révèle la réalisation de la vérité du sujet, de sa vérité.
Il est cependant important de souligner que la vérité qui se révèle n’est pas que de l’ordre du savoir caché. J.-A. Miller fait usage du mot « éprouver ». Les « phénomènes de révélation dans l’analyse [qui] sont éprouvés comme tels [15] » laissent entendre que la révélation va au-delà du savoir et de la connaissance. Dans l’expérience analytique, les effets de la révélation de la vérité subjective s’éprouvent, se ressentent dans le corps.
Notons encore que révélations et surgissements de vérités font partie de l’expérience analytique, notamment au début de l’analyse. Il n’y a pas d’analyse sans les révélations de la vérité. Une analyse qui commence « se développe sous le signe de la révélation [16] ». Mais la révélation n’occupe pas toujours le rôle central. Dans une analyse qui dure, elle laissera sa place à la répétition, à la stagnation, la fin de l’analyse, elle, pouvant déboucher, comme le dit J.-A. Miller sur le « retrait de la libido d’un certain nombre des éléments traçables qui ont été dégagés à l’époque de la révélation [17]».
- Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1971, p. 403. ↑
- Freud S., « Lettres à Wilhelm Fliess », La naissance de la psychanalyse, lettre no 69 du 21 septembre 1897, Paris, PUF, 1991, p. 191. ↑
- Freud S., « Les modes de formations des symptômes », Introduction à la psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, 1961. ↑
- Ibid., p. 346. ↑
- Freud S., Au-delà du principe de plaisir, Paris, PUF, 2013. ↑
- Miller J.-A., « La vérité fait couple avec le sens », La Cause du désir, no 92, p. 88. ↑
- Miller J.-A., « La théorie du partenaire », Quarto, no 77, juillet 2022, p. 29. ↑
- Ibid., p. 31. ↑
- Ibid., p. 28. ↑
- Miller J.-A., « La vérité fait couple avec le sens », La Cause du désir, no 92, p. 86. ↑
- Lacan J. : Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 49. ↑
- Ibid., p. 59. ↑
- Freud S., « La finesse d’un acte manqué », Résultats, idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985, p. 217. ↑
- Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesses en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 19 novembre 2008, inédit. ↑
- Miller J.-A., « La vérité fait couple avec le sens », La Cause du désir, no 92, p. 87. ↑
- Miller J.-A., « Une psychanalyse a structure de fiction », La Cause du désir, no 87, p. 72. ↑
- Ibid., p. 73. ↑



