« Ainsi, la tâche de l’écrivain ne peut-elle consister à nier la douleur ni à effacer ses traces ou à dissimuler son existence. Il doit, au contraire, l’admettre (wahrhaben) et, une fois encore, la faire vraie (wahrmachen) afin que nous puissions la voir. »
Ingeborg Bachmann
« On peut en effet exiger de l’homme qu’il affronte la vérité [1] », avance Ingeborg Bachmann, évoquant par là une vérité qui ouvre les yeux pour voir ce qui, avec les yeux, ne peut être saisi. La tâche de l’écrivain ne rejoint-elle pas l’objectif de l’analyse : celle d’admettre la douleur, comme le dit Bachmann, ou le symptôme, comme nous le dirions, afin de les faire vrais ?
En allemand, wahrhaben est un verbe composé, formé à partir de wahr (vrai, réel) et haben (avoir, détenir), qui est presque exclusivement utilisé dans un sens négatif : « etwas nicht wahrhaben wollen » signifie « ne pas vouloir admettre quelque chose ». Cela nous renvoie au début de l’analyse, où le sujet ne veut pas savoir, c’est-à-dire ne veut pas admettre. En même temps, ce début est marqué par les révélations d’une vérité voilée. La croyance en une vérité refoulée qu’il s’agissait de révéler au cours d’une analyse perdurait chez Freud, au moment de l’invention de la psychanalyse, ainsi qu’au début de l’enseignement de Lacan : la « vérité était pour Lacan l’antonyme de refoulement. Il entendait que les refoulements méthodiquement levés dans l’expérience analytique, s’intégraient […] tout naturellement dans une histoire continue, rétablissant une continuité au point où elle était défaillante [2] ».
Le souhait de ne pas savoir et le plaisir qui naît lorsqu’une vérité cachée se révèle sont liés par une relation dialectique et constituent le symptôme. Reconnaître ce symptôme, c’est prendre conscience de ce que l’on a : « Là où on se reconnaît, c’est seulement dans ce qu’on a. On ne se reconnaît jamais dans ce qu’on est. C’est impliqué par ce que j’avance, c’est impliqué par le fait, reconnu par Freud, qu’il y a de l’inconscient […] c’est le premier pas de la psychanalyse [3] ».
La vérité qui se révèle au commencement, tout autant celui de la psychanalyse et des découvertes freudiennes que celui de l’expérience analytique, dit toujours quelque chose de surprenant et de nouveau. Cette vérité, qui est discours, en ce qu’elle dit quelque chose de nouveau, ne peut jamais se répéter. Afin de vraiment surprendre, elle est liée, dans son apparition même, à son caractère unique. Ainsi, chaque énonciation de la vérité comporte déjà une perte de vérité. Autrement dit, en passant par la parole, la vérité ment, elle devient exactement ce que Lacan appelle une vérité mensongère ou, justement, une fiction. C’est le symptôme qui fait vrai et qui fait aussi lien social.
- Bachmann I., « La vérité est exigible de l’homme », Discours de réception du Prix de la pièce radiophonique décerné par les Aveugles de Guerre. ↑
- Miller J.-A., « Une nouvelle alliance avec la jouissance », La Cause du désir, no 92, 2016, p. 96. ↑
- Lacan J., Le Séminaire, livre xxiii, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 124. ↑



