Gregers : Tiens ! Hjalmar Ekdal aussi est malade ?
Relling : À peu près tout le monde est malade, malheureusement.
Gregers : Et quel traitement employez-vous pour Hjalmar ?
Relling : Mon traitement habituel. Je m’emploie à entretenir en lui le mensonge vital.
Gregers : Le mensonge vital…? Je n’ai pas bien entendu…?
Relling : Si ! J’ai dit le mensonge vital. Parce que le mensonge vital, voyez-vous, c’est le principe qui stimule, voyez-vous.
HENRIK IBSEN, Le Canard sauvage
Chez Ibsen, la question de la vérité ne peut être pensée indépendamment de ce qu’il appelle les « mensonges vitaux ». Ces fictions nécessaires ne relèvent ni d’une simple tromperie ni d’une faiblesse morale : elles constituent des constructions imaginaires grâce auxquelles le sujet peut soutenir son existence. Les mensonges vitaux ne dissimulent pas seulement la réalité ; ils la rendent habitable. Ils protègent le sujet d’une confrontation trop directe avec le réel. C’est notre vérité menteuse.
Dans Le Canard sauvage, la famille Ekdal – Hjalmar, sa femme Gina et leur fille Hedvig – vit précisément dans un tel montage. Hjalmar se pense comme un père noble et un homme d’exception, tandis qu’Hedvig occupe une place centrale dans cette fiction familiale. Cet équilibre fragile n’est pas une illusion anodine : il constitue la condition même de la cohésion subjective. Détruire ce mensonge vital revient à exposer le sujet à une vérité sans médiation symbolique. S’il y a une figure qui approche la position du psychanalyste dans cette œuvre d’Ibsen, c’est le personnage du médecin Relling, qui entretient, comme une pièce précieuse, le mensonge vital des héros.
Gregers Werle, un ami de jadis, intervient comme celui qui refuse cette médiation. Convaincu que seule la vérité peut libérer, il entreprend sa mission de dissiper l’illusion qui soutient l’existence des Ekdal. Pourtant, la vérité qu’il promeut n’est pas une vérité symbolique, toujours marquée par le manque et l’équivoque. Elle se veut pleine, totale, sans reste. Gregers ne tolère pas que la vérité ne puisse se dire qu’à moitié ; il exige qu’elle soit révélée entièrement.
Dans notre perspective lacanienne, une telle position rapproche la vérité de la jouissance. « La dire toute c’est impossible, matériellement : les mots y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel. [1] » La vérité cesse alors d’être un effet de discours pour devenir une exigence qui doit s’imposer « coûte que coûte ». Sa certitude transforme la vérité en injonction surmoïque.
La mort d’Hedvig révèle le caractère désastreux et mortifère de cette vérité. La demande de sacrifice adressée à l’enfant ne passe par aucune élaboration symbolique et conduit directement au réel de la mort. À travers Gregers Werle, Ibsen met en scène une vérité sœur de jouissance, une vérité qui, refusant le manque et l’illusion nécessaires, ne libère pas le sujet mais le détruit.
- Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 509. ↑


