« L’épreuve de vérité, c’est l’analyse ».
Jacques-Alain Miller, « La passe bis »
ÉPISODE II
La perte

Dans la Nekuia, au chant xi de l’Odyssée, Ulysse invoque les morts depuis le royaume d’Hadès par un rituel sacrificiel. Sur le conseil de Circé, il appelle le devin Tirésias de Thèbes pour lui demander conseil. À l’invocation d’Ulysse, les défunts apparaissent, innombrables, en poussant des cris horribles.
« Je verdissais de crainte [2] », dira-t-il. Après plusieurs autres, apparaît Tirésias, qui, s’adressant à Ulysse, lui apprend qu’il rentrera à Ithaque, mais en ayant perdu tous ses hommes, et pour y trouver encore le malheur. Et il conclut ainsi : « En vérité, j’ai dit [3] ».
Dans l’Odyssée, Tirésias, l’oracle aveugle qui, selon le mythe, a connu la jouissance de la femme, celui-là même qui a prévenu Œdipe qu’il devrait quitter la ville pour que la maladie cesse, vient affirmer le côté tragique de la vie, celui du « c’est écrit ». Le thème central des tragédies et de la mythologie grecque est que personne n’échappe à son destin.
Dans « La psychanalyse et son enseignement », Lacan se réfère à l’« extraordinaire contingence des accidents qui donnent à l’inconscient sa véritable figure [4] ». Le langage marque le parlêtre, alors que, pour la civilisation grecque, les prophéties des oracles exercent une influence inévitable sur la réalité.
Tirésias, arrivant au bout de ses oracles, reprend : « Si, parmi ces défunts qui dorment dans la mort, il en est que, du sang, tu laisses approcher, tu sauras d’eux la vérité. [5] »
Il y aura encore d’autres épreuves de vérité dans ce voyage au pays des morts, parce que c’est à ce moment-là qu’Ulysse retrouve parmi eux Anticleia, sa mère, qu’il pensait toujours vivante. « Je n’avais qu’un désir : serrer entre mes bras l’ombre de feu ma mère […] tout mon cœur la voulait […] l’angoisse me poignait plus avant dans le cœur. [6] »
La rencontre d’Ulysse avec sa mère morte provoque son réveil sur la perte et la dimension castratrice de la vie qui s’écoule vers la mort : « Parle-moi de mon père, et parle-moi du fils que j’ai laissé là-bas ! […] on cessa de croire à mon retour ? […] ma femme ? […] pour époux, aurait-elle choisi quelque noble Achéen ? [7] »
- Johann Heinrich Füssli, https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/24/Johann_Heinrich_F%C3%BCssli_063.jpg/500px-Johann_Heinrich_F%C3%BCssli_063.jpg ↑
- Homère, Odyssée, op. cit., Chant XI, 15–48, p. 205. ↑
- Ibid., Chant XI, 136–165, p.209. ↑
- Lacan J., « La psychanalyse et son enseignement », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 448. ↑
- Homère, Odyssée, op. cit., Chant XI, 136–165, p. 209. ↑
- Ibid., Chant XI, 195–224, p. 211. ↑
- Ibid., Chant XI, 165–195, p. 210. ↑


