Lorsque le roi Lear décide de se retirer de la vie royale, il divise en trois ses richesses afin de les léguer à chacune de ses filles, en fonction de l’amour qu’elles lui témoigneront. Il les somme donc gaiement de lui dire combien elles l’aiment. Elles doivent, en somme, lever le voile du semblant. Mais le règne du roi bascule à l’instant où il veut imposer sa vérité de père.
En effet, Cordélia, sa fille préférée, refuse d’être complice de cette transgression. La comédie du roi Lear est mise à mal au moment où elle lui répond : je vous aime « comme c’est mon devoir, ni plus ni moins [1] », alors que ses sœurs ont assuré leur père d’un amour absolu. Cordélia laisse ainsi une place à l’amour de son prétendant. Elle tente de maintenir un cadre dans lequel la vérité conserverait une dignité, en établissant une limite à la volonté du père. En résistant au commandement du roi Lear, Cordélia dénude la loi du semblant dont il tentait de se dédouaner. Ce dévoilement de la vérité du père réel entraîne la chute du royaume et de tous ses sujets. À l’instar d’Antigone, Cordélia paie le prix de sa franchise d’« une livre de chair [2] » : elle sera assassinée, et son père en mourra de chagrin.
Le fou du roi, de son côté, aura en vain tenté de rétablir la cohérence dans le royaume, fracassée par l’irruption de la révélation. Il aura plaidé pour le rétablissement du voile, en réhabilitant le manque qui faisait horreur au roi, pour en faire un compagnon de la sagesse : « N’avoue pas tout ce que tu as, ne dis pas tout ce que tu sais, prête moins que tu ne possèdes… [3] » En introduisant la nécessité d’une vérité pas-toute, le fou incarne un rapport symbolique au vrai, énoncé ainsi par Lacan : en ce qui concerne le réel, la vérité ment.
On a affaire, dans la tragédie, à l’effondrement du trio que Jacques-Alain Miller appelle « ménage à trois » : « Vérité fait couple avec sens, et les deux font trio avec fiction. [4] » C’est, en effet, lorsque la vérité éclate en une scène traumatique que le sens ne tient plus pour le roi Lear, et la fiction qui faisait tenir son monde s’écroule avec eux. Persécuté par une logique qui lui échappe, il perd la raison. Son discours n’est plus que lambeaux de sens ; il n’est plus lui-même que trous. Et la tragédie réside en cela qu’il ne parviendra pas à reconstruire un récit qui remettrait l’ordre symbolique en selle.
Quel enseignement en tirer à propos d’un certain mode de jouir quant à la vérité ? Le roi Lear, au moment de céder le trône à ses filles, n’a plus voulu être dupe du semblant. Il a cru pouvoir duper le mensonge qu’était devenu, à ses yeux, le semblant, en exigeant une prétendue vérité qui ne serait plus « ouverte aux remaniements du semblant [5] ». Shakespeare, qui fait jouer l’opposition tragique entre narcissisme et vérité, donne une leçon aux puissants : à vouloir forcer le semblant, vous courez à votre chute !
- Shakespeare W., Le Roi Lear, Paris, Gallimard, 1978, p. 221. ↑
- Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986 p. 371. ↑
- Shakespeare, op.cit., p. 248. ↑
- Miller J.-A., « La vérité fait couple avec le sens », La Cause du désir, n°92, p. 89. ↑
- Ibid., p. 93. ↑


