Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Fantasme et prime enfance de Freud en Moravie

Par Michèle Laboureur

C’est après le décès de son père, en 1896, que Freud, alors âgé de quarante ans, se remémore deux souvenirs de l’année 1859 à Freiberg (aujourd’hui Přibor), avant son départ pour Leipzig, alors qu’il n’avait que trois ans. Freud acquiert la conviction que les événements de l’enfance sont déterminants pour la vie ultérieure.

La première chaîne de souvenirs surgit au cours d’une randonnée, comme Freud le rapporte dans son texte de 1899 « Sur les souvenirs-écrans [1] ». Il s’y retrouve face à des fleurs de montagne, de couleur jaune-brun, qui lui rappellent la brève rencontre avec Gisela, dont il est tombé amoureux lors de son retour à Freiberg à l’âge de quinze ans ; il a retenu le trait de couleur de sa robe. Obligé de se séparer d’elle, il a formulé un fantasme dans lequel il aurait souhaité vivre avec elle et succéder à son père, Jacob, à Freiberg. Ce fantasme se conjugue avec le « plan », formulé quelques années plus tard par son père et Emmanuel, son demi-frère, lors de sa visite à Londres, où Pauline, sa nièce, constitue l’enjeu. Ces deux fantasmes « significatifs » convergent dans un « compromis », un « souvenir tendancieux » qui satisfait aux conditions du plaisir. Ce souvenir reconstruit la scène du pré aux pissenlits jaunes, survenue au printemps 1859, où les garçons, John et Sigismund, arrachent le bouquet de fleurs de Pauline. Celle-ci se réfugie auprès des femmes, un peu plus haut, qui lui donnent en consolation une tartine de pain  ce que font aussi les garçons. L’analyse de ce souvenir, apparemment indifférent, inoffensif et énigmatique, fait émerger la représentation de l’équivalent sexuel « déflorer » ainsi qu’une satisfaction orale. Ce souvenir a acquis le statut d’un souvenir-écran à la suite d’une élaboration analytique.

Nous trouvons une autre scène, dont le récit est repris en 1920 dans l’article « Souvenirs d’enfance et souvenirs-écrans [2] ». C’est une scène angoissante, marquée par des cris et des pleurs face à l’absence de la mère : l’enfant croit qu’elle se trouve dans le coffre et demande à Philipp de l’ouvrir – ou dans une autre version, dans l’armoire. Le signifiant « coffre » renvoie à une autre scène, située au début de l’année 1859, au cours de laquelle Philipp, interrogé par Sigismund sur l’absence de la bonne, répond qu’elle a été « coffrée » (pour vol). Les significations de ce coffre sont variées. Il peut notamment désigner l’intérieur du corps de la mère, comme le suggère Freud dans une note de 1925. Le cauchemar de cette scène s’achève sur un soulagement : la mère entre de l’extérieur, svelte – un trait qui est souligné. Dans la famille Freud, où tous parlent ou comprennent l’hébreu, ils ont certainement entendu « coffre », tevah תבה, qui désigne l’Arche d’Alliance, ou aron hakodesh, ארון הקודש, qui désigne l’Arche sainte, parfois traduite par « armoire ».

Freud reprend ce thème dans « Le motif du choix des coffrets [3] » en 1912, après le décès de son demi-frère Philipp, où apparaît, aux côtés des thèmes de l’amour et de la beauté, celui de la mort.

Autour de deux signifiants ou objets – le trait de couleur jaune et le coffre –, confluent de nombreuses significations, dans lesquelles s’ancre la vérité du sujet.

  1. Freud S., « Sur les souvenirs-écrans », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.
  2. Freud S., « Souvenirs d’enfance et souvenirs-écrans », Résultats, idées, problèmes, t. ii, Paris, PUF, 1985.
  3. Freud S., « Le motif des choix des coffrets », Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, 1933.

 

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