Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Fake et transparence

Par Thomas Svolos

Ces deux mots – fake et transparence – ne font pas vraiment partie de notre vocabulaire psychanalytique. Ils occupent toutefois une place importante dans le discours social et culturel qui nous entoure. Premièrement, la notion de transparence est importante pour la modernité et le capitalisme, et va de pair avec la rationalisation (et la démystification ou la dé-spiritualisation) qui a fait partie de l’histoire de la civilisation depuis plusieurs siècles au moins.

On retrouve le concept de transparence dans quelques endroits dans l’œuvre de Lacan : il le situe lui aussi, dans le Séminaire II, comme une fonction de la conscience dans la philosophie cartésienne et donc pleinement aligné avec la modernité dans le champ subjectif [1]. Dans les premières lectures de Lacan des cas de Freud, la transparence est également attribuée au moi, au registre imaginaire – par exemple dans « l’écran du moi […] assez transparent [2] » chez Dora et dans la transparence des « mirages du narcissisme [3] » chez l’Homme aux loups. À l’aube des années 1960, Lacan introduit l’opposition binaire entre transparence et opacité, où, dans Subversion du sujet et dialectique du désir, il note que « [l]a promotion de la conscience comme essentielle au sujet dans la séquelle historique du cogito cartésien, est pour nous l’accentuation trompeuse de la transparence du Je en acte aux dépens de l’opacité du signifiant qui le détermine [4] ». Cette question d’une sorte d’appréhension visuelle de l’inconscient peut également être lue dans la formidable formulation de Lacan dans le Séminaire XI concernant un inconscient qui s’ouvre et se ferme : il n’est pas transparent et nous ne pouvons en apercevoir que des bribes (dans les formations inconscientes) lorsque l’inconscient s’ouvre brièvement [5].

L’introduction du terme binaire et antonymique d’« opacité » établit ainsi un point d’orientation important dans le traitement psychanalytique. Dans l’expérience psychanalytique, l’analyste ne s’intéresse pas tant à la transparence, qui est clairement située comme un phénomène de l’imaginaire, qu’à ce qui est opaque. Cela se traduit de diverses manières dans son travail. La vérité elle-même est certainement une visée de l’analyse pour le premier Lacan et elle est révélée dans le processus analytique, voire mise à nu, comme l’a démontré Patricia Bosquin-Caroz dans sa présentation du thème du Congrès [6]. Mais, pour le Lacan plus tardif, d’autres termes occuperont également cette place. Dans Subversion…, comme cité ci-dessus, c’est le signifiant, qui est bien sûr la forme que prendra la vérité, du moins dans ces parties de l’œuvre de Lacan.

Dans le même article, Lacan qualifiera également « la substance du désir [7] » d’opaque. Cependant, chez le Lacan plus tardif, la vérité elle-même deviendra un mirage [8] et Lacan finira par parler de « la place, opaque, de la jouissance de l’Autre [9] ». Enfin, Jacques-Alain Miller reformulera cela dans Lire le symptôme comme suit : « pour traiter le symptôme, il faut bien en passer par la dialectique mouvante du désir, mais il faut aussi se déprendre des mirages de la vérité que ce déchiffrage vous apporte et viser au-delà la fixité de la jouissance, l’opacité du réel [10] ». Ainsi, on pourrait dire qu’avec cette binarité, pour ce qui concerne la vérité, celle-ci passe dans l’œuvre de Lacan du lieu de l’opacité au lieu de la transparence.

Le fake est un autre concept rarement utilisé en psychanalyse. Bien sûr, ce mot est aujourd’hui très présent dans la société. Aux États-Unis, il est notamment utilisé comme adjectif dans la description des médias d’information : fake news (fausses nouvelles). Ce mot a des connotations intéressantes : il désigne quelque chose qui est fabriqué, construit, comme une fraude ou une contrefaçon, et qui n’est pas authentique ou vrai. Ce qui est intéressant à propos du fake, c’est que, dans certains cas, le fait qu’il ne soit pas authentique n’est pas dissimulé et est accepté de manière ouverte ou implicite. J’ajouterai également que la notion de fake en elle-même est intéressante, car en référence aux mots ou au discours, le modificateur habituellement utilisé pour désigner ce qui n’est pas vrai serait faux. Le fake représenterait donc davantage une chose, quelque chose dans le domaine de l’être, qu’un mot, quelque chose dans le domaine du discours.

Mais, encore une fois, on ne trouve pas beaucoup ce mot dans l’œuvre de Lacan. Sans les confondre, nous avons cependant un concept analytique qui a cette qualité de faire croire. Si ce concept n’est pas particulièrement important dans les premières phases de l’œuvre de Lacan, il devient tout à fait essentiel dans la « semblantisation [11] » chez le dernier Lacan, selon Miller. De nombreux concepts divers qui avaient une substance dans les premiers travaux de Lacan prennent cette qualité de semblant dans le Lacan plus tardif. Le phallus, par exemple, passe du statut d’objet ou de signifiant à celui de semblant. L’objet a, qui était au départ un objet partiel, un objet pulsionnel, est identifié dans le Séminaire XX à un « semblant d’être [12] ». L’Autre qui, dans Subversion…, était le « trésor des signifiants [13] » avec une qualité substantielle, est lui-même un semblant dans le dernier Lacan. Le voile et la mascarade, qui étaient des concepts importants pour certains analystes de la génération de Freud, sont tous reconfigurés comme une forme de semblant. Mais ce rapprochement est fait pour distinguer fake et semblant, ce dernier ayant une fonction quant au réel, ce qui n’est pas le cas du premier.

En anglais, l’antonyme classique de fake est, bien sûr, real. Ce binaire a une résonance très intéressante pour nous dans la psychanalyse lacanienne, car elle évoque l’opposition binaire qui a servi de thème au Congrès 2010 de l’Association Mondiale de Psychanalyse : Semblants et sinthome. Quelle place occupe la vérité dans la psychanalyse ? Eh bien, si l’on se réfère au premier Lacan, le processus analytique consiste à travailler à travers le « fake imaginaire » de la parole vide pour arriver à la vérité, mais, à la fin de l’analyse, l’analyste travaille à travers le semblant de vérité pour arriver au sinthome. Bien sûr, il n’y a pas vraiment d’autre moyen, devons-nous ajouter, que de passer par la vérité.

Ce changement est sans aucun doute lié non seulement à une semblantisation de la psychanalyse, mais aussi à une semblantisation de la civilisation elle-même : la première inclus le réel sans loi, la seconde le dément. Ce qui semblait autrefois réel, substantiel ou objectif, n’est plus considéré aujourd’hui que comme un semblant. Prenons un exemple aussi objectif que les « lois » de Newton en physique. Il y a plusieurs siècles, ces lois servaient sans aucun doute à expliquer le mouvement des corps dans le monde qui nous entoure et n’étaient pas des propositions, mais des lois. Elles avaient une fonction réelle et objective dans la description, la représentation et la prédiction du monde. Cependant, avec la physique d’Einstein, nous comprenons qu’elles ne sont pas « vraies », dans la mesure où elles ne décrivent pas l’action de tous les corps physiques, notamment ces corps physiques dans les domaines plus vastes de l’espace et du temps que nous n’avions pas encore découverts à l’époque de Newton, comme les très petites particules quantiques, ou les très grands corps célestes. En ce sens, ces lois vraies sont désormais des semblants : elles ont certes leur usage, mais elles ne constituent pas toute la vérité.

  1. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1978, p. 14–15.
  2. Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 226.
  3. Lacan J., « Variations de la cure-type », op. cit., p. 352.
  4. Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », op. cit., p. 809.
  5. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1973, p. 181–182.
  6. Cf. Bosquin-Caroz P., « VARITÉ : Les variations de la vérité en psychanalyse », disponible sur internet.
  7. Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », op. cit., p. 813.
  8. Cf. Lacan J., « La chose freudienne », op. cit., p. 408.
  9. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 77.
  10. Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, n° 26, juin 2011, p. 58.
  11. Miller J.-A., « Semblants et sinthomes », La Cause freudienne, n° 69, septembre 2008, p. 128–129.
  12. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 85.
  13. Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », op. cit., p. 817.

Dernières publications

derniers textes

La feinte

José Martinho

Faire passer une vérité

Claudia Iddan

La vérité surprise

Frank Rollier

Freud et les mensonges infantiles

Luc Vander Vennet

PRÉSENTATION DU THÈME

Vers le site de la nls

liens