« La vérité est diverse. La diversité, c’est la diversité. [1] » Cette phrase est l’une des formulations par laquelle Vaslav Nijinski tente d’approcher la vérité dans le journal qu’il écrit au début de l’année 1919, depuis sa dernière apparition publique comme danseur jusqu’à son départ pour Zurich, où il sera examiné par Bleuler. Son intention est, entre autres, de dire toute la vérité et de faire comprendre des choses aux gens – deux objectifs qu’il présente comme contradictoires [2].
Une première approche de la vérité se condense dans cet énoncé : « Mes discours sont sincères, car je n’ai pas pensé à mes discours. [3] » C’est pourquoi il fait « des fautes [4] », écrit-il. Les résonances d’une vérité qui émerge de l’association libre, sous la forme de l’erreur, sont évidentes. En opposition à la « pensée », par laquelle la vérité ne peut que mentir, la source de la vérité est le « sentiment » – une construction qui traverse tout le texte et qui devait servir de titre à sa future publication [5].
Une autre source de vérité est la fiction : « Ce ne sont pas les romans que je recherche dans les romans, mais la vérité. » Il cite Zola comme celui qui « a camouflé la vérité dans les romans » [6], ce qui aurait, selon lui, provoqué son assassinat [7].
De la vérité de la fiction, il passe à une vérité dont seul le mensonge est à attendre : « Je veux écrire la vérité, c’est pourquoi je mens. [8] » C’est sans doute la plus obscure de ses formulations sur la vérité, ici une vérité menteuse. Peut-être recourt-il au mensonge pour éviter la censure et la critique de la presse. Peut-être aussi que l’apparente contradiction se résout si l’accent porte sur le fait d’« écrire » plutôt que sur « la vérité ». Il précise : « Je ne sais pas bien écrire, c’est pourquoi je ne peux pas dire les choses plus adroitement. J’écris comme je peux. [9] » Il semble incapable d’écrire la vérité, car les mots y manquent. Peut-être a‑t-il besoin du mensonge pour être compris – objectif de l’ensemble du journal.
Dans cette perspective, il recourt au semblant et aux erreurs, signifiants récurrents : « Je sais que je serai mieux compris, si je fais semblant [10] » ; « J’aime les erreurs parce que je veux que les gens me comprennent [11] ». Les mensonges, les semblants et les erreurs de Nijinski apparaissent alors comme des élucubrations inévitables sur le réel, des constructions d’un savoir permettant le lien avec autrui. Ainsi : « Mon cœur éclatait à la vue de ces horreurs, mais [j]’ai compris que les gens ne me comprendraient pas si je n’approuvais pas leurs actions. Je me suis dit que je ferais semblant [12] ». Par ailleurs, la vérité fait surgir le signifiant « la mort », auquel le semblant s’oppose : « Je sais que si je dis toute la vérité, les hommes me tueront [13] » ; « Je ne veux pas mourir, c’est pourquoi je vivrai comme les autres [14] » ; « Je ferai semblant [15] ».
- Nijinski V., Cahiers, Actes Sud, 1995, p. 162. ↑
- Cf. ibid., p. 46 et ailleurs passim. ↑
- Ibid., p. 128. Cf. aussi p. 67. ↑
- Ibid., p. 128. ↑
- Cf. ibid., p. 46, 86, 197. ↑
- Ibid., p. 99. ↑
- Cf. ibid., p. 71, 119. ↑
- Ibid., p. 118. ↑
- Ibid. ↑
- Ibid., p. 129. ↑
- Nijinsky V., The Diary of Vaslav Nijinsky, trans. K. Fitzlyon, University of Illinois Press, 2006, p. 249. ↑
- Nijinski V., Cahiers, op. cit., p. 224. ↑
- Ibid., p. 130. ↑
- Ibid., p. 82. ↑
- Ibid., p. 167. ↑


