Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Méprise

Par Maria-Anna Karatzouni

Prostituée et patriote, Élisabeth Rousset surnommée par Guy de Maupassant « Boule de Suif [1] » en raison de son embonpoint, fuit l’occupation prussienne durant la guerre de 1870 dans une diligence aux côtés de voyageurs issus de différents milieux sociaux – nobles, bourgeois, commerçants, religieuses et un démocrate. Or, si elle est traitée en apparence comme leur égale, la promiscuité du voyage met rapidement les passagers à l’épreuve.

Ignorant leurs regards et leur mépris silencieux à l’égard des services qu’elle rend aux plaisirs du corps, et sensible à leur faim, Boule de Suif partage généreusement ses provisions. Elle interprète leur gratitude feinte comme une forme d’acceptation, comme l’amorce d’un lien avec cet Autre qui, jusque-là, la sous-estimait et la rejetait.

Mais le réel fait retour. À l’auberge, Élisabeth Rousset est sommée de satisfaire le désir du conquérant prussien en mettant son corps à sa disposition. La menace d’une interruption du voyage, si elle refuse, vient se heurter au récit de la patriote qu’elle s’était construit pour soutenir une image respectable d’elle-même.

« Jamais je ne voudrai ! [2] » déclare-t-elle, et une nouvelle guerre éclate : « On prépara longuement le blocus, comme pour une forteresse investie. […] On cita toutes les femmes qui ont arrêté des conquérants, fait de leur corps un champ de bataille [3] » ; la devise étant : « La guerre est une barbarie quand on attaque un voisin paisible ; c’est un devoir sacré quand on défend la patrie. [4] »

Pourtant, cet argument de l’Autre, porté par le signifiant « patriote » vacille. Il la piège et fait d’elle une « marionnette […] déterminée par les groupements, connexions, substitutions du signifiant, qu’[elle] suit comme un petit chien [5] ».

Boule de Suif « s’embrouille [6] ». La confusion et la « méprise » ouvrent alors la révélation d’ « une vérité de derrière [7] », d’un autre sens qui « émerge sous le mode du trébuchement, qui rompt le cours de la narration du sujet et le dépasse [8] ». Comme le précise Lacan : « la vérité rattrape l’erreur au collet dans la méprise [9] ».

Le récit héroïque qu’elle soutenait se brise, tandis que l’hypocrisie de ses compagnons de route éclate au grand jour. D’abord indignés, ils finissent par faire pression sur elle, impatients de repartir. Boule de Suif finit par céder et revit le rejet de cet Autre auquel elle avait cru. Une vérité méconnue, se révèle : elle fut l’objet négocié et ses larmes ne parviennent pas à l’en consoler.

  1. Maupassant G. de, Boule de Suif, https://fr.wikisource.org/wiki/Boule_de_suif_(recueil)/Texte_entier
  2. Ibid., p. 41.
  3. Ibid., p. 49.
  4. Ibid., p. 34.
  5. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne III, Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon 13 du 9 mai 2007, inédit.
  6. Ibid.
  7. Bosquin-Caroz P., « Varité. Les variations de la vérité en psychanalyse », disponible en ligne.
  8. Ibid.
  9. Lacan J. Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1997, p. 292.

 

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