Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Une fiction freudienne du père

Par Marina Frangiadaki

« Lacan a soutenu que la vérité a structure de fiction. D’emblée, il avait précisé que le terme de fiction ne représente rien d’illusoire ou de trompeur. [1] »

Freud témoigne dans son auto-analyse d’une telle fiction à laquelle il s’est attaché concernant la figure du père. Certes, il s’agit d’un événement de sa biographie, mais, comme Freud écrit à Arnold Zweig, « il est impossible d’avoir la vérité biographique, et même si on l’avait, elle ne serait pas utilisable. La vérité n’est pas praticable [2] ».

Vers l’âge de dix ans, son père lui raconta le fait suivant : « Une fois, quand j’étais jeune, dans le pays où tu es né, je suis sorti dans la rue un samedi, bien habillé et avec un bonnet de fourrure tout neuf. Un chrétien survint ; d’un coup il envoya mon bonnet dans la boue en criant : Juif, descends du trottoir !” – Et qu’est-ce que tu as fait ?” – J’ai ramassé mon bonnet” […] À cette scène, qui me déplaisait, j’en opposais une autre […], la scène où Hamilcar fait jurer à son fils […] qu’il se vengera des Romains. Depuis lors Annibal tint une grande place dans mes fantasmes [3] ». Face à la figure du père humilié, le fils choisit la fiction du fils qui jure de conquérir Rome pour venger son père.

Une erreur dans le récit de Freud a attiré mon attention. Dans la première édition du livre, Freud, pourtant spécialiste du sujet, note le nom du frère cadet, Hasdrubal, à la place d’Hamilcar, le père. S’il qualifie cette erreur de « particulièrement désagréable [4] », il n’avance aucune interprétation. Lacan le commente ainsi : « C’est toujours parce qu’en somme, il [Freud] retenait quelque vérité, qu’il a été induit à commettre ces erreurs. [5] »

De quelle vérité s’agit-il ?

Dans cette « erreur », à la place du père arrive un frère, un petit autre. Le père humilié, le père à venger, n’est de toute façon qu’un petit autre, ce qui ravale l’impossible à l’impuissance paternelle. La fiction du jeune Sigmund exprime une variation de la vérité du père aimé tout en témoignant de la butée freudienne face au réel.

Dans le Séminaire XVII, Lacan passe des « mythèmes [6] » aux mathèmes. La castration devient une « opération réelle introduite de par l’incidence du signifiant quel qu’il soit, dans le rapport du sexe [7] ». La vérité du père n’est pas sa faiblesse ou sa force, mais sa castration. Le père réel surgit là où il y a une « butée logique de ce qui, du symbolique s’énonce comme impossible [8] », comme étant un opérateur structurel, un effet du langage qui ne peut pas tout dire. Arriver à se confronter à ce réel et en tirer les conséquences peut mener le sujet à faire un certain usage du père en tant que semblant. [9]

  1. . Bosquin-Caroz P., Présentation du thème du Congrès NLS 2026. Disponible en ligne.
  2. . Freud S., « Lettre du 31 mai 1936 », Sigmund Freud Arnold Zweig Correspondance 1927–1939, Gallimard, 1973, p. 167.
  3. . Freud S., L’Interprétation des rêves, Paris, PUF, 1987, p. 175.
  4. . Freud S., Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot & Rivages, 2001, p. 274.
  5. . Lacan J., Le Séminaire, livre xv, L’Acte psychanalytique, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2024, p. 43.
  6. . Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 126.
  7. Ibid., p. 149.
  8. Ibid., p. 143.
  9. . Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 136. « On peut aussi bien s’en passer à condition de s’en servir. »

 

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