Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Varité — Les variations de la vérité en psychanalyse

Épiménide avec Lacan

Par Paulina Tanterl

Les développements récents de la politique de santé en France ont mis en lumière l’urgence d’un discours qui ne soit pas consacré à l’absolu. L’appel à la scientificité mobilise ceux qui prétendent offrir à l’homme une vérité ultime. Ministres et « experts en santé » invoquent une vérité fondée sur des chiffres, des statistiques, des indicateurs de performance. Or, suivre une telle logique revient à refuser l’ambivalence constitutive du sujet humain, et donc le mode de fonctionnement de l’inconscient. Jacques Lacan aborde cette ambivalence irréductible à travers le paradoxe d’Épiménide [1].

Lacan montre que tout énoncé portant sur la vérité ou le mensonge se mine lui-même, dans la mesure où le sujet parlant est nécessairement impliqué dans ce qu’il énonce. La proposition « je mens » est ainsi logiquement indécidable ; elle suspend la possibilité même d’une vérité ultime et garantie. Le paradoxe s’évanouit dès lors que l’énoncé est lu comme une proposition négative existentielle et non comme l’énoncé d’une vérité absolue : il n’existe aucun Crétois qui ne puisse mentir. Épiménide signale ainsi, ironiquement, la faillite de l’universel [2].

Dans le Séminaire X, Lacan situe la structure de la fiction comme étant à l’origine même de la vérité. L’assertion « je mens [3] » y devient recevable dans la mesure où ce qui ment, c’est le désir. Lorsque le désir s’articule comme tel, il engage le sujet dans une forme de destitution logique [4]. Dans le Séminaire XI, Lacan décrit l’analyse comme un lieu où l’angoisse du sujet de tromper ou d’égarer l’analyste relève du transfert. Freud prend cette possibilité très au sérieux et ne la considère pas comme un obstacle à la vérité, mais comme une dimension constitutive du fonctionnement de l’inconscient. En ce sens, Lacan interroge : « [O]ù est-il, ce fameux inconscient qui devait nous faire accéder au plus vrai, à une vérité, ironisent-ils, divine ? [5] ».

Les rêves, eux aussi, peuvent tromper, d’autant plus qu’ils sont produits pour l’Autre dans une analyse. L’inconscient peut ainsi opérer dans un registre de tromperie sans que cela ne contredise la vérité. C’est précisément ainsi que devient possible – et c’est là l’essence même du paradoxe et de l’inconscient – de dire : « Je mens ».

La vérité n’existe pas en dépit des paradoxes, des fictions et le désir, mais à travers eux. La psychanalyse rappelle ainsi que la subjectivité humaine et la parole libre sont irréductibles – une position qui répond à l’exigence d’une vérité dernière du chiffre en réaffirmant la primauté de l’expérience singulière.

  1. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 99.
  2. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre ix, « L’identification », leçon du 15 novembre, 1961, inédit.
  3. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 152.
  4. Ibid.
  5. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2014, p. 38.

 

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